Mudwoman – Joyce Carol Oates

« Il vient un jour, une heure. Où vous comprenez que la rivière ne court que dans une direction et que rien ne peut inverser son cours. »

La lecture de ce roman fort intriguant m’a profondément troublée. Il y a un magnétisme prégnant dès les premières pages qui m’a envoutée, me happant dans cette lecture sans que je parvienne à m’y arracher, alors même qu’une gêne grandissante ne me quittait pas.

Dans les Adirondacks, ces montagnes inhospitalières où court la Black Snake River, noire, profonde et hostile, une petite fille est rouée de coups et laissée pour morte dans les marais. Dévorée par les insectes, étouffant dans la boue, elle sera sauvée contre toute attente, et adoptée par un couple de braves Quakers. En parallèle de scènes entrecoupées et énigmatiques du passé de cette petite fille, nous faisons la connaissance de M.R., alias Meredith Neukirchen, âgée à présent de 41 ans, et devenue la première femme présidente d’Université. Une femme brillante mais solitaire, qui à l’occasion d’une conférence professionnelle qui la ramène sur les lieux de son enfance, va voir resurgir, par lambeaux plus ou moins cohérents, des souvenirs qu’elle pensait effacés, minutieusement occultés de la vie parfaite et sans anicroches qu’elle s’est efforcée de se construire. Le récit va ainsi alterner, entre Mudgirl et Mudwoman, entre cette petite fille abandonnée, blessée, méprisée, que sa mère même s’est efforcée de faire disparaître ; et cette femme impressionnante et pourtant meurtrie, obsédée par sa réputation, hantée à l’idée que l’on puisse se moquer d’elle et la renvoyer à son passé, à la fange dont on l’avait si fortuitement extraite.

« Elle était très douée pour le pardon. Elle était aussi très douée pour l’oubli. L’oubli est le principe même du pardon. »

Énormément (trop ?) de thèmes sont traités dans ce roman, certains plus superficiellement que d’autres : les attentats du 11 Septembre et la guerre en Irak, la place de la religion, les débats sur l’avortement, la misogynie omniprésente dans le milieu professionnel, ou encore le système universitaire comme incubateur à petite échelle de la société dans son ensemble… Joyce Carol Oates nous a habitués à ces portraits au vitriol des travers de la société américaine. Mais le sujet principal du récit porte davantage sur l’identité, vue sous le prisme particulier de l’adoption. De l’abandon à la famille d’accueil glauque, jusqu’à l’adoption, cette « chance » inespérée, tout est traumatisme. Y compris les parents adoptifs, qui sous des dehors bienveillants vont se révéler non seulement exigeants mais empreints de leurs propres drames. Notre héroïne, qui croule sous les noms (M.R., Meredith, Merry, Mudgirl, Jewell…), est devenue une femme difficile à cerner, et sous le vernis, il y a bien des couches à gratter avant de pouvoir la définir d’une quelconque manière. Bien entendu elle est fière de son parcours, de son intelligence, du respect qu’elle suscite. Pourtant il y a une faille béante en elle : elle craint en permanence de décevoir, d’être démasquée comme l’imposteur qu’elle a la conviction d’être. Bourreau de travail au détriment de sa santé mentale afin de prouver en permanence qu’elle mérite sa place, acceptant tout et n’importe quoi des hommes qui frôlent sa vie pourvu qu’on ne la renvoie pas à sa solitude, Meredith se dévoile peu, n’a pas tant des amis que des collègues, et vit une liaison amoureuse désespérante et secrète avec un homme marié. Son fragile équilibre durement acquis va pourtant être bouleversé en un après-midi, et elle va peu à peu perdre pied, semant autant la confusion dans son esprit que dans celui du lecteur. Peut-on réellement survivre lorsqu’on lutte pour être aimée, désirée ?

« Personne ne connaît notre désespoir. Quand nous sommes seuls.
A distance, nous paraissons tous équilibrés. Quand notre apparence a pris le pas sur notre être. »

J’avoue avoir été totalement désarçonnée par ce roman. Plus j’avançais, moins je comprenais ce que je lisais, m’interrogeant en permanence sur la réalité de ce qui était rapporté. Le style adopté par Joyce Carol Oates, si différent de ses autres romans, y est pour beaucoup. Il est en permanence accidenté, interrompu, usant excessivement des parenthèses, des italiques, des ellipses, des répétitions… Certaines phrases, appartenant au passé de Meredith, reviennent régulièrement, lancinantes et inquiétantes. D’autant que le récit, pourtant raconté à la troisième personne et non à la première, est parfois décousu et présente des niveaux de narration différents et désorganisés : sont-ce des souvenirs, des pensées, des dialogues…? On finit par s’y perdre. Tout cela produit une cacophonie qui est d’abord agaçante, puis de plus en plus oppressante, et renforce considérablement l’impression de profond malaise. Le style est entièrement au service de l’histoire, et fait écho au comportement de Mudwoman, qui parait de plus en plus erratique. Folie, fatigue, rêve, présent, passé… la romancière réussit parfaitement son coup et noie le lecteur, le privant de repères et le laissant exsangue, le souffle court, comme Mudgirl, submergée par cette épaisse boue noire dans laquelle on l’avait abandonnée à son sort.

« Préparée elle doit être préparée.
Ce matin où ils vinrent la chercher sans avertissement sinon ceux que même dans son aveuglement elle aurait dû reconnaître inévitablement. »

Le roman s’enveloppe d’une atmosphère nauséabonde et étouffante qui flirte avec les codes du thriller psychologique, et rappelle parfois un peu les romans de Laura Kasischke. La plume et l’histoire sont au service d’une noirceur qui m’a rendue par moments la lecture très pénible, souhaitant que cela s’arrête enfin, que la romancière me fasse grâce de quelques réponses et que je puisse sortir indemne de ce roman éprouvant. Certains chapitres en particulier sont des summum de talent littéraire et de maîtrise, et dans le même temps heurtent la sensibilité du lecteur, plongé bien malgré lui dans un marasme qui confine à l’horreur. Un roman saisissant à lire absolument !

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

 

Éditions Points, traduit par Claude Seban, 2 octobre 2014, 576 pages

 

2 commentaires sur “Mudwoman – Joyce Carol Oates

  1. Je l’ai lu il y a longtemps et je m’en souviens très peu et pour cause, c’est une lecture à laquelle j’ai eu beaucoup de mal à en saisir l’histoire….
    Bonne journée !

  2. J’ai (enfin !) découvert Joyce Carol Oates en début d’année avec « Marya, une vie » que j’avais bien aimé. J’aimerais continuer de la découvrir mais quelque chose me fait dire avec ta chronique que je ne suis pas sûre d’avoir envie d’enchaîner avec celui-ci !

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