Le château des Bois-Noirs – Robert Margerit

Résumé :

Au lendemain de la guerre, une jeune fille élevée dans le meilleur monde se laisse épouser par un hobereau de la haute Auvergne. Tournant le dos à une existence parisienne vouée à la mondanité, elle ira vivre avec lui dans la retraite anachronique d’un vieux manoir de famille, au cœur des Bois-Noirs, petit massif forestier perché entre la Loire et l’Allier, et que le temps semble avoir oublié. Dans ce lieu d’un autre âge, elle découvre avec stupeur un milieu qui n’a pas encore été dépouillé de son antique barbarie – univers auquel elle décide, tant bien que mal, de s’adapter (…)

« Sous le ciel de mauvais rêve, une atmosphère tragique semblait envelopper cette demeure tout ensemble obscure et blafarde, moins inquiétante par son appareil guerrier, maintenant dérisoire, que par les funestes impressions dont elle assaillait l’âme. Nulle clarté d’une lampe témoignant de vie, d’intimité, de chaleur ne rompait l’aridité des murs ici ténébreux, là livides dans le jour froid, déjà mort mais qui restait comme fixé sur eux : terne et opaque regard jeté par un spectre sur la maison de quel crime ?… »

Mon avis :

La lecture de ce roman m’a surprise tant elle a différé de ce que j’imaginais. Peut-être en raison de la couverture, je m’attendais à une atmosphère mystérieuse, presque mystique, empruntée aux romans gothiques, et je n’aurais pu être davantage détrompée.

Certes les premières pages nous plongent dans une ambiance glaciale et oppressante, lors de ce chemin ramenant la jeune Hélène Dupin, fraîchement mariée, vers sa nouvelle demeure. Ses premières impressions, le malaise du voyage, le froid et la fatigue, font du château un endroit quelque peu terrifiant. Si Hélène est rapidement rassurée par sa belle-mère, qui l’accueille chaleureusement et semble beaucoup l’aimer, elle est en revanche sur ses gardes quant aux autres habitants du château : Antoine, valet et frère de lait de son mari,  laid à faire peur et s’exprimant dans un patois qui le rend d’autant plus grotesque aux yeux de la nouvelle arrivante ; Anna, la vieille domestique boiteuse, qui parle trop mais dont le mépris est palpable ; et enfin Fabien, son beau-frère, qui brille par son absence et dont Hélène craint le voisinage, ayant été informée de l’inimitié liant les deux frères.

« Maintenant, au cœur du « château », cet incroyable monde désamarré, à la dérive des siècles, lui faisait l’effet d’un rêve du temps.
Elle sombrait dans cette antiquité ténébreuse, dans des âges de silence cernés par les clameurs qui battaient lugubrement les murs. »

Les jours passant, elle se met même à douter de son mari, qui replonge dans son quotidien, éloignant irrémédiablement de l’esprit d’Hélène leurs souvenirs de fiançailles et de voyage de noces sur la côte Italienne. Son accoutrement paysan, ses manières rustres, son obsession pour la philatélie au détriment de l’entretien du domaine, intriguent de plus en plus Hélène qui ne comprend ni ce brusque revirement ni cet homme devenu sinistre et rustique. Elle s’efforce d’être une bonne épouse, convaincue du profond amour que lui voue Gustave. Pourtant, cet amour même finit par lui être repoussant tant il est démesuré, obsédant, et excessivement charnel. Heureusement et contre toute attente, elle va trouver en Fabien un ami dévoué et un soutien infaillible. Mais l’arrivée de ce dernier va venir fragiliser encore davantage l’équilibre bancal de la maisonnée.

« C’étaient des instants d’un silence, d’un oubli de tout ce qui n’était pas eux seuls, d’une descente au plus profond de leur passion d’où ils ne remontaient, comme des plongeurs s’arrachant aux abîmes, que par un effort chaque fois plus exténué. »

Bien plus qu’un roman d’ambiance, c’est un roman à la psychologie très profonde, et si la lugubre demeure n’est pas le lieu de sinistres apparitions, elle a son rôle à jouer dans la tragédie familiale qui se déroule entre ces pages. Délabrée, isolée du monde, délaissée et presque haïe par ses habitants, elle devient le cadre parfait d’un huis-clos particulièrement oppressant. Les incompréhensions se multiplient, chacun échouant à appréhender les complexités de la personnalité des autres. Les personnages se débattent avec leurs passions et leurs désirs, enfermés dans un triangle amoureux qui laisse présager les pires drames. Ils sont tous incroyablement réussis ; Hélène bien sûr, pour laquelle on prend fait et cause dès la première ligne, immergés dans ses chagrins et ses incompréhensions, accablés comme elle par l’atmosphère glauque qui règne dans cette famille. Mais aussi Gustave, lourd, taiseux, maladroit, dont la teneur des sentiments nous sont finement dépeints par l’auteur, ce qui permet une compréhension intime de ce personnage par ailleurs profondément dérangeant.

« Comment n’aurait-on pas pitié des hommes, tout haïssables soient-ils, quand on voit de quels dérisoires travestissements la réalité, sur laquelle ils ont si peu de prise, revêt leurs dessins ! Et quelle responsabilité portent-ils dans leurs actes dont la direction est faussée entre leurs mains ? »

C’est un roman splendide, porté par une plume extrêmement délicate, et à l’intrigue obsédante. Les pages défilent tant il nous tarde de connaître le sort des habitants de ce sombre château des Bois-Noirs.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

 

Éditions Libretto, 2 février 2017, 272 pages

Un commentaire sur “Le château des Bois-Noirs – Robert Margerit

  1. Je garde un bon souvenir de ce roman même si j’avoue qu’il ne m’a pas marquée comme je l’espérais. Ravie que tu aies apprécié ta lecture !

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