Mon traître – Sorj Chalandon

« La première fois que j’ai vu mon traître, il m’a appris à pisser. »

Résumé :

Il trahissait depuis près de vingt ans. L’Irlande qu’il aimait tant, sa lutte, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis, moi. Il nous avait trahis. Chaque matin. Chaque soir…

Mon avis :

Qui a dit qu’il n’y avait que la littérature irlandaise pour raconter l’Irlande ?

« Mon Irlande c’était L’Homme tranquille, Le Taxi mauve, l’Ile d’Emeraude, les pulls blancs torsadés, le whiskey, l’Éire de nos mots croisés. Elle paressait sur papier glacé. Elle était d’herbe verte, de rousses Maureen, de pierres plates en murets, de toits de chaume et de portes géorgiennes. Elle était gaie, rieuse, enfumée, noire de bière typique et blanche de moutons errant sur les lacets de route. Mon Irlande s’appelait Dublin, Galway, Clifden, Lisdoonvarna, Aran. Une Irlande musicale, marine, agricole, accueillante, spirituelle, pauvre et fière, apaisée. »

De l’Irlande, Antoine ne connaissait que les vertes vallées peuplées de mouton, les villes regorgeant de pubs dans lesquels les hommes rient autour d’une bière mousseuse, les pulls chauds et les chansons qui transpercent l’âme. Mais on ne connaît pas véritablement l’Irlande tant qu’on n’est pas allé dans le Nord, dans cette plaie béante qui renferme toute sa « terrible beauté », au coeur de Belfast et ses quartiers pauvres, ravagés par les bombes et les patrouilles anglaises. Antoine y fait d’abord la connaissance de Jim et Cathy, traîne à leurs côtés dans les pubs, entend des chants et des exclamations dont le sens lui échappe, apprend l’histoire de l’Irlande, de ses combats et de ses héros, de James Connolly à Bobby Sanders. Mais aussi tous ceux de l’ombre, ceux enfermés des années durant pour avoir défendu leur pays, ne reculant devant aucun moyen de faire entendre leur voix, désespérément mais courageusement, refusant de s’habiller, de se laver, de s’alimenter au nom de l’Irlande libre. Et les mères privées de leurs fils, les femmes privées de leurs maris, les enfants privés de leurs pères… Si l’amitié de Jim enracine petit à petit, au fil de ses séjours, Antoine sur le sol gaélique, c’est Tyrone Meehan qui va véritablement incarner l’Irlande et dont l’amitié va tout changer. Un homme charismatique, respecté, et emprisonné à de nombreuses reprises pour son combat au sein de l’IRA. Pourtant, ce sera également un traître, qui renseignera les autorités anglaises pendant 25 ans.

« J’étais différent. J’étais quelqu’un en plus. J’avais un autre monde, une autre vie, d’autres espoirs. J’avais un goût de briques, un goût de guerre, un goût de tristesse et de colère aussi. J’ai quitté les musiques inutiles pour ne plus jouer que celles de mon nouveau pays. Je me suis mis à lire. Tout. Tout sur l’Irlande. Irlande. Irlande. Irlande. Je cherchais ce mot à travers les lignes des journaux, dans l’encre des livres, je le lisais sur les lèvres, dans les yeux, partout. »

La place presque déraisonnable qu’occupe alors l’Irlande dans l’existence d’Antoine vient tout bouleverser. Lui aussi veut sa place dans le combat, lui aussi veut honorer ces hommes et ces femmes dont le sort semble indifférer le monde entier. Sa vie à Paris lui parait terne, sans but, il est perpétuellement en colère face aux petits tracas de ceux qui l’entourent et qui contrastent terriblement avec les souffrances qu’on lui rapporte d’Irlande. Celui qui sera toujours le petit Français, le luthier, se taillera pourtant une place de choix dans cette patrie d’adoption. Avec un style rugueux, âpre, et sans concession, Sorj Chalandon signe une déclaration d’amour forcenée à l’Irlande, ce pays aux mille merveilles et aux mille souffrances, qui s’attache irrémédiablement tous ceux qui ont un jour le bonheur d’y avoir posé le pied et côtoyé son peuple.

« Pourquoi as-tu fait ça, Tyrone Meehan ? Pourquoi fait-on ça, Tyrone Meehan ? Qu’est-ce qui se brise en nous ? Dis-le moi Tyrone Meehan. Il vient d’où, ce poison ? De la tête ? Du coeur ? Du ventre ? C’est une bataille ou un renoncement ? C’est quoi, trahir, Tyrone Meehan ? Ça fait mal ? Ça fait du bien ? Ça pourrait arriver à n’importe qui ? »

Mais c’est également un livre bouleversant sur l’amitié, la loyauté, et la nature humaine. L’auteur, journaliste spécialiste du conflit en Irlande du Nord, s’est inspiré pour ce roman de son amitié avec Denis Donaldson, et c’est ce qui rend aussi ce roman si authentique, le narrateur exposant son âme écorchée vive, ses tripes et sa douleur. J’ai pleuré la première fois que je l’ai lu, ainsi que la seconde, puis la troisième. Tyrone, ce héros, cet ami qu’il revendique avec fierté, cet homme qui le considérait comme son fils, a trahi l’Irlande. Ces pages deviennent alors un cri déchirant de désespoir, d’incompréhension et de rage. Ses souvenirs vacillent, la force de cette main si souvent posée sur son épaule tremble de cette dissimulation. Qu’a-t-il trahi exactement ? A-t-il livré des hommes aux Anglais ? Est-il à son tour le responsable de tant de souffrances ? Et surtout pour Antoine, revient cette question lancinante : trahir son pays, était-ce aussi trahir l’amitié ?

« Le salaud, c’est parfois un gars formidable qui renonce. »

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions Le Livre de Poche, 26 août 2009, 224 pages

 

 

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