« Être en liberté ne signifie pas être libre. »
Almudena Grandes, grande dame des lettres espagnoles, nous livre ici son dernier roman, rédigé en grande partie durant le confinement de 2020, malheureusement inachevé, son mari ayant pris le relais à son décès pour rédiger le dernier chapitre et permettre au livre d’être publié. Les problématiques politiques et sociales soulevées avec force lors de la pandémie l’avaient convaincue qu’il lui était nécessaire d’écrire sur la liberté et son coût. Elle avait ainsi mis de côté l’écriture du dernier tome des Épisodes d’une guerre interminable, un cycle romanesque d’une ampleur incomparable qui ne connaîtra donc jamais de fin. Il va sans dire que je n’ai pu ouvrir ces pages sans une grande émotion, sachant que je tenais entre les mains le tout dernier écrit d’une de mes romancières préférées.
« Elle vivait et télétravaillait chez elle, au troisième étage d’un immeuble situé dans ce qui avait toujours été un quartier en ébullition permanente, celui de l’Université, traditionnellement connu sous le nom de Malasaña, où retentissaient les rires, les cris, les chants et la musique, et qui était désormais tellement silencieux que ses trottoirs, ses bâtiments, ses arbres n’auraient pas pu expliquer ce qui leur était tombé dessus. Un rouleau compresseur. Une maladie de l’âme. La malédiction passionnée de l’apprenti d’un dieu qui n’avait jamais existé. »
Au moment du confinement de 2020, un chef d’entreprise surnommé El gran capitan a une idée brillante : pour remédier aux problèmes de l’Espagne, en particulier économiques, il faut se servir de la menace sanitaire et faire du pays une entreprise à part entière. Le conseil des ministres fonctionnerait alors comme un conseil d’administration, la croissance serait le seul moteur, le capitalisme le mot d’ordre. Il crée le Movimiento Ciudadano ¡ Solutionnes Ya ! (MCSY), qui remporte les élections et devient rapidement le seul parti politique en place. Les pandémies se succèdent, jusqu’à la Grande Panne : Internet n’existe plus, une série d’agressions violentes nécessite la création d’un corps national de Vigiles et l’Union européenne est progressivement éradiquée. Les citoyens sont coupés les uns des autres et leur vie devient entièrement régentée par l’État dont la devise martelée pour rassurer est « todo va a mejorar » (tout ira mieux). De nombreuses mesures sont alors mises en place : protections sanitaires, interdiction de circuler en dehors d’horaires fixes, zones commerciales uniques, et surtout divers programmes tels que les Rencontres pour aller mieux, le Repeuplement de l’Espagne désertée, le Plan national de vacances pour personnes âgées…
« L’Espagne était devenue une gigantesque fourmilière, disciplinée et féconde, où tout ce qu’on produisait et exportait, tout ce qu’on achetait et vendait, chaque heure travaillée et chaque salaire touché, bénéficiaient à quelques uns, toujours les mêmes. Pendant ce temps, tous les autres, qu’à une autre époque on aurait appelés le peuple espagnol, avaient le sentiment de vivre mieux, joyeusement enchaînés à la consommation permanente, un cycle infini d’achats de biens et de services dans lequel ils investissaient l’argent que leur remettaient tous les mois les propriétaires des biens et des services qu’ils consommaient. Une Espagne heureuse où n’existait pas le chômage, où l’État couvrait tous les besoins et où épargner n’avait plus aucun sens. »
Mais tout ne peut pas être contrôlé à la perfection, et quelques erreurs sont commises par l’élite qui, elle, bien entendu, continue de vivre normalement dans des urbanisations sécurisées ultra-luxueuses. Ces déraillements de la machine sont observés par des témoins, et petit à petit la rumeur enfle. Un petit groupe d’hommes et de femmes ordinaires vont ainsi se retrouver clandestinement et tenter d’avertir le reste de la population sur les mensonges véhiculés depuis des années par cette dictature ultracapitaliste qui se cache derrière le bien-être commun et un slogan lancinant : « La sécurité, c’est la santé. La santé, c’est la vie. La vie est sécurité. »
Servi par une narration chorale particulièrement efficace, qui alterne les vies d’une poignée de citoyens avec la stratégie de longue haleine mise en place par El gran capitan pour parvenir à ses fins, le roman est glaçant même s’il présente des défauts, parmi lesquels celui d’avoir, partant du confinement de 2020, forcément un peu mal vieilli. Ce qui n’empêche pas le récit d’être angoissant, les rouages d’une telle prise de pouvoir n’étant pas si improbables que cela, et le récit illustrant parfaitement comment n’importe quel sujet devenant une préoccupation globale pourrait servir ces desseins politiques : santé, environnement, sécurité… Les personnages sont extrêmement nombreux et il n’est pas toujours évident de s’y retrouver et de faire les recoupements les liant les uns aux autres, cette pluralité empêchant par ailleurs quelque peu de s’attacher véritablement à eux. C’est pourtant l’un des principaux talents romanesques d’Almudena Grandes : la psychologie très poussée de ses personnages, et l’empathie qu’elle parvient à créer chez le lecteur. Mais peu à peu ils forment ce noyau de résistance qui apporte tant d’espoirs, et leur normalité les rend touchants, tandis qu’il nous tarde de découvrir comment la situation va évoluer.
« Et aujourd’hui ? Nous avons tout réglé. La maison brille. Nous avons pratiquement le plein-emploi, des niveaux de consommation et de bien-être matériel dont on n’aurait jamais osé rêver sous la démocratie, la paix sociale à tous les niveaux. Et si ça ne suffisait pas, nous avons restauré des milliers de villages abandonnés, ressuscité l’agriculture et l’élevage, investi dans les services publics de tous les territoires, équilibré les conditions de vie dans le pays entier… Que veulent-ils de plus ? La liberté ? »
Il s’agit sans aucun doute d’un livre à part dans l’oeuvre d’Almudena Grandes. Pour commencer, contrairement à ses autres livres, préparés, médités et très fouillés, celui-ci naît d’une idée développée à la volée en plein confinement. De plus, il s’agit d’une dystopie, dans la tradition de romans tels que 1984, là où l’autrice s’est toujours dédiée à écrire sur l’histoire récente. On sent bien que cette fois le message était plus important, et il n’est pas étonnant qu’une romancière qui n’a eu de cesse d’écrire sur les dérives politiques de son pays et sur les traumatismes infligés aux individus, ait eu à coeur d’alerter sur une possible dérive inquiétante née des confinements. C’est précisément ce qui fait qu’on la retrouve, et que le roman donne l’impression qu’une dernière fois, elle a tenté de veiller sur nous, ses lecteurs et de nous inciter à la vigilance. Une lecture douce-amère, tant il coûte de dire adieu à Almudena Grandes avec ce roman écrit en pleine lutte contre le cancer. On sent à quel point écrire la maintenait liée à la vie et à ses personnages. Nous avons perdu une grande écrivaine. N’arrêtons jamais de lire ses livres.
Ma note
(4 / 5)
Éditions JC Lattès, traduit par Anne Plantagenet, 9 octobre 2024, 448 pages

