Ohio – Stephen Markley

« Il n’avait jamais prévu qu’ils deviendraient vieux, malades, tristes ou morts. Il n’aurait jamais cru que l’un d’eux aurait peur un jour. »

Le roman commence par une procession en grande pompe en l’honneur du jeune Rick Brinklan, mort au combat en Irak. Certes le cercueil (vide) provient du Walmart d’â côté et le fringant drapeau américain, faute d’avoir été correctement fixé, a fini sa course dans les arbres, mais la ville de New Canaan, Ohio, tenait à rendre hommage à l’enfant chéri du pays, ex-star du lycée, unanimement apprécié. D’ailleurs beaucoup de monde se presse le long du passage du cortège, même si certaines personnes sur lesquelles on comptait n’ont pas pu ou voulu faire le déplacement… Dix ans plus tard, quatre anciens amis du lycée convergent le temps d’une même nuit à New Canaan. Tous reviennent guidés par leurs amours de jeunesse. Tout d’abord Bill, l’un des meilleurs amis de Rick, qui a été chargé par Kayley d’une mission dangereuse. Stacey, qui a décidé d’affronter la mère bigote de son ancienne petite amie et de régler ses comptes avec son frère, futur pasteur ne cessant de la tourmenter au sujet de son homosexualité. Dan, vétéran blessé qui revient à la demande de son amour de jeunesse, Hailey. Et enfin Tina, sur les traces de son ancien petit ami, ancienne star de l’équipe de football.

« Nous entretenons avec le ciel de l’endroit où nous avons vu le jour une intimité qui dépasse le mouvement des nuages ou le clignotement des étoiles. »

Le début a de quoi rendre perplexe : d’abord ce court chapitre autour de la procession de Rick, puis cette première partie centrée sur Bill, militant gauchiste épris de justice sociale devenu toxico, loser et sur le point de rendre un dangereux service en livrant un paquet mystérieux. C’est loin d’être le personnage le plus sympathique, mais c’est pourtant lui qui pose le cadre : la ville, le lycée, la bande de copains, le tumulte créé par le 11 Septembre, et qui présente les nombreux personnages secondaires ainsi que les dynamiques de leurs relations. Il revient sur sa brouille avec Rick  qui était son meilleur ami avant que leurs désaccords politiques profonds ne les séparent brutalement lorsque Rick s’est engagé dans l’armée ; sur son autre ami Ben, doux rêveur, chanteur à la carrière poussive, mort d’une overdose à 27 ans ; et enfin sur ses amours lycéennes. Tout comme les trois personnages qui suivent, qui oscilleront également entre le déroulé de leur nuit de retour dans la ville de leur enfance et le ressassement de leurs souvenirs, heureux comme douloureux. Dan est sans aucun doute le plus touchant, ancien intello timide devenu vétéran d’Irak en plein déni de son stress post-traumatique et tachant de faire oublier qu’il n’a désormais plus qu’un oeil. Les passages où il se remémore ses anciens camarades d’armée sont poignants et d’une véracité crue.

« Il était ivre et il se mit à penser. Il pensa à cette cage dans laquelle il vivait, à cette prison dans laquelle il se voyait déjà vivre toute sa vie, du berceau à la tombe, mesurant l’écart entre ses modestes espoirs et les regrets mesquins qu’il en vint à éprouver. On ne sort jamais de la cage, se dit-il, parce qu’on s’accroche vainement et désespérément à une suite sans fin de deuils inachevés. »

Le lecteur est plongé au sein du lycée américain d’une petite ville avec tout ce que cela comporte de hiérarchie entre les jeunes branchés et les ratés, d’adulation des sportifs, de liturgie autour des matchs, mais aussi de terribles revers : violences sexuelles, drogue, troubles alimentaires et psychologiques, harcèlement. Les différents membres de la petite bande qui évolue sous nos yeux pourraient ainsi être de parfaits stéréotypes, et pourtant Stephen Markley nous surprend en les dotant d’une épaisseur psychologique remarquable et à l’encontre des préjugés. Nos quatre personnages sont empêtrés dans leurs souvenirs, leurs regrets et leurs secrets, ont des comptes à régler avec leur passé et sont en quête d’une certaine forme de rédemption. Tous illustrent cette difficulté à se dépêtrer des traumatismes, grands ou petits, nés de l’enfance et plus particulièrement peut-être encore de l’adolescence, cette période charnière fondamentale mais également d’une brutalité innommable. Quatre personnages qui ont suivi des chemins bien distincts, qui n’ont plus rien en commun et dont les histoires vont pourtant s’entremêler en cette chaude nuit de juillet, provoquant un enchaînement de circonstances terrible, une escalade d’émotions et de noirceur qui culmine dans un final dantesque où tout se précipite dans un feu de vengeance, de sang et de violence.

« Et puis ils étaient partis, créatures infinitésimales arpentant la surface du temps, essayant en vain d’exprimer des rêves éternels, errant depuis leur naissance à travers des cieux solitaires. »

Le roman s’articule autour de ces quatre chapitres dans une narration polyphonique qui vient peu à peu éclairer non seulement les événements s’étant déroulés au temps du lycée et dont les répercussions ne cessent de hanter les protagonistes, mais également cette Amérique radicale post-11 Septembre, raciste, bigote, et en pleine récession économique, dans laquelle la jeunesse erre, désenchantée et insatisfaite, noyant ses illusions perdues dans les opioïdes et l’alcool, privée d’un rêve américain qu’elle sait désormais inaccessible. Il pointe également du doigt le destin de ces petites villes formant partie de la « Rust Belt » cette région du nord-est des États-Unis frappée par la désindustrialisation, peu à peu désertée, vidée de sa substance et de son âme.

« Comme elles étaient troublantes, ces vies – avec leurs triomphes et leurs peines-, toutes confinées sur ce fragment de création divine. Qui ricochaient les unes contre les autres jusqu’à ce que quelqu’un en naisse ou en meure. »

Fresque générationnelle, récit d’une désillusion et portrait au vitriol d’une Amérique qui ne prend plus soin de ses enfants, Stephen Markley signe un premier roman incroyable de maitrise, qui use à la perfection du suspense. C’est sombre, désespéré et violent, mais avec des poches d’humanité splendide, soulignées par une écriture immensément évocatrice et offrant des jaillissements de beauté pure, retranscrites par une traduction de haute volée.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Livre de Poche, traduit par Charles Recoursé, 5 janvier 2022, 640 pages 

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