« Salut à vous les avortons, les prématurés et les attardés. Salut les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n’ont pas réussi à s’envoler ! Salut à vous, enfants-chiendent ».
Qu’il est difficile de résumer ses pensées sur ce livre-monde de plus de mille pages qui brouille les pistes et les genres en offrant à ses lecteurs une expérience littéraire à part ! Un roman dans lequel on entre d’abord par son titre, inachevé, énigmatique, qui ouvre les portes de l’imagination et de cette fameuse Maison.
« Si les histoires m’ennuient, les instants m’éblouissent. Je préfère sans hésiter la nuit au matin, la lune au soleil, et mille fois mieux ce qui se passe ici et maintenant à ce qui aura lieu, ou a déjà eu lieu, ailleurs. »
La Maison nous est d’abord esquissée à grands traits par son extérieur. C’est une bâtisse isolée, grise, construite au bord d’une ville, entre terrains vagues et grands immeubles. L’époque et le lieu demeurent incertains, quelque part au sein de l’ex-URSS. La Maison accueille des laissés pour compte, des enfants porteurs de handicaps ou bien abandonnés pour diverses raisons, parmi lesquels se trouvent des Grands et des Petits, regroupés selon différents groupes obéissant à un chef qui leur est propre : il y a les Faisans, les Rats, les Oiseaux, les Chiens, ou encore ce terrible groupe 4 dans lequel semblent se trouver les pires énergumènes qui soient, aussi irritables qu’étranges. En entrant dans la Maison, on abandonne son identité civile pour être adopté sous un surnom : Sphinx, l’Aveugle, Tabaqui, Loup, Roux, Vautour, Gros Lard, Sirène, Rousse… un surnom grâce auquel chacun est accepté par la Maison pour former partie de ce tout bigarré. La Maison compte bien sûr des adultes, les éducateurs, le directeur, les gardiens, les médecins, les professeurs… mais ceux-ci demeurent assez flous, ivres parfois, impuissants, intimidés, éclipsés par les pensionnaires qui ne leur accordent qu’une importance relative, jouant les premiers rôles et revendiquant la Maison comme leur espace. Enfermés ensemble des années durant sans réel contact avec l’Extérieur, ces enfants et adolescents ont construit un monde aves ses propres règles, ses hiérarchies, ses loyautés, un monde transmis de génération en génération et dans lequel les souvenirs deviennent de véritables légendes.
« La Maison exige une forme d’attachement mêlée d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, elle gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on chercher à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »
Nous pénétrons dans la Maison à la suite de Fumeur, un adolescent arrivé il y a quelques mois à peine et qui vient de se faire exclure du groupe des Faisans, les plus sages mais aussi les plus ternes, pour avoir montré son individualité en arborant de flamboyantes baskets rouges. Le voilà propulsé dans le groupe 4, auprès de Sphinx, Tabaqui, Lord, Larry, Bossu, le Macédonien, et leur chef l’Aveugle. Ils sont excentriques, violents tant dans leurs colères que dans leurs joies, et font partie intégrante de la Maison depuis leur plus tendre enfance, ce que le lecteur comprend au fur et à mesure grâce à de nombreux flash-backs qui dessinent peu à peu les origines de ce groupe dysfonctionnel. Ils communiquent différemment, racontent des histoires qui font appel tant à l’univers des contes pour enfant qu’à la mythologie, et ont des propos énigmatiques que Fumeur, sceptique, frustré, tente de déchiffrer en vain. C’est qu’il essaie de comprendre l’inexplicable, d’opposer son esprit rationnel à un imaginaire collectif solide, fait d’amitiés, d’allégeances, de compréhensions mutuelles et d’expériences vécues qui s’entremêlent depuis de longues années.
« Quand avait-il cessé de le faire ? De simplement regarder, de simplement voir ? De vivre le jour même et pas la veille ou le lendemain ? Quand avait-il commencé à raccourcir les jours et les heures avec des peurs et des regrets ? »
Le roman est une immersion vertigineuse dans la psychologie adolescente, ses doutes et ses peurs, ses joies et ses élans. Tout comme Fumeur, le lecteur progresse lentement dans le récit, s’acclimatant à l’atmosphère de la Maison, déchiffrant les messages codés et les dessins envahissant ses murs, suivant un rythme de narration aussi tortueux et énigmatique que ses couloirs, avec des récits qui s’entrecroisent, s’éclairent les uns les autres ou au contraire se contredisent, éclairent peu à peu les personnalités et l’histoire des différents protagonistes, suscitent des questions qui ne trouveront jamais de réponses, imaginent des mondes où une vie entière est possible en dehors de la Maison et de ce terrible Extérieur que les enfants redoutent plus que tout. Les nuits sont parfois plus longues que les jours, le temps connait des approximations, et il arrive que la Maison montre son envers, les couloirs devenant alors des sentiers moussus, les colonnes des arbres gigantesques, au coeur d’une Forêt qui accueille en son sein ces âmes éprises de liberté et d’espoir. Entre récit fantastique où le temps se superpose et les mondes se confondent, ou bien récit initiatique d’une bande d’enfants désoeuvrés, mal-aimés et qui s’inventent des rituels et des histoires pour échapper à leurs inquiétudes, le roman ne tranche jamais et c’est tant mieux. Il y a de tout dans ce roman-maison dense, ensorcelant, exigeant et d’une grande beauté, dans lequel il faut se perdre et accepter de ne pas forcément tout comprendre, que l’on parcourt le coeur au bord des yeux et avec l’envie de ne jamais quitter ses tendres occupants. Une lecture inoubliable.
« La vie serait si simple et rassurante, s’il n’y avait pas la peur toujours en embuscade. Cette peur qu’on ne peut oublier qu’un court laps de temps et qui revient à la charge plus forte, hérissée de nouvelles épines. »
Ma note
(5 / 5)
Éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduit par Raphaëlle Pache, 17 septembre 2020, 1088 pages


Une grande claque pour moi il y a quelques années… Je l’avais acheté dans la foulée, ne pouvant me résoudre à le rendre à la médiathèque et sûre de devoir y revenir, plus tard…