La bonne chance – Rosa Montero

« Être un autre est un soulagement. Échapper à sa propre vie. Détruire ce qui a été fait. Ce qui a été mal fait. »

Qu’est-ce qui conduit un homme d’affaires, distingué, visiblement riche et éduqué, à descendre subitement d’un train dans la ville la plus laide et déserte d’Espagne, pour emménager dans un taudis, reclus du monde ? L’arrivée de Pablo à Pozonegro n’en finit pas de faire des curieux, à commencer par sa voisine, Raluca, qui s’interroge sur cet homme mystérieux et attirant. Bien décidée à le faire tomber sous son charme, elle s’impose dans sa vie, lui trouve un travail, lui fait bon gré mal gré la conversation, lui présente d’autres habitants, perçant peu à peu la carapace de cet homme qui semble ne plus rien attendre de l’existence. Comme elle, nous ne savons d’abord rien de lui, si ce n’est que ce maniaque de l’ordre et de la propreté est résolu à vivre dans un petit appartement bruyant et crasseux. Petit à petit, nous apprenons par bribes qui le recherche, qui il était, et ce qu’il a fui. Déterminé à s’effacer du monde, il va être chamboulé par ce petit brin de femme excentrique et joyeuse, et par les révélations que cet exil dans ce lieu sinistre vont lui apporter. Mais tandis que le lecteur peine à relier les pièces du puzzle et que Pablo lutte contre l’angoisse de se sentir surveillé, la police s’en mêle, un petit caïd remâche sa frustration, et un groupuscule néo-nazis sème la terreur….

« Toute cette gesticulation sur la Terre, à quoi bon ? Quelle injustice que les êtres humains soient à ce point remplis d’aspirations grandioses et qu’ensuite la réalité soit si étriquée. »

Rosa Montero est l’une des écrivaines espagnoles les plus douées et attachantes de sa génération, nous offrant des romans de genres variés mais toujours habités par des personnages d’une humanité profonde et complexe. C’est encore le cas dans La bonne chance avec ces êtres perdus, oubliés, peu à peu rongés par la tristesse de leur environnement sordide, qui se cachent derrière des secrets, des regrets, des désillusions, et forment un patchwork de vies aussi banales que touchantes. Ce roman polyphonique alterne autant les voix que les émotions, passant de la joie à la peur, de l’espoir à la culpabilité, de l’amour à la haine. Comme Pablo, le lecteur plonge dans des abîmes de tristesse en contemplant le Mal, ces crimes terribles, ces extrémités auxquelles peut parvenir l’être humain, ces faits divers qui remettent en question parfois le fait même de continuer à survivre les uns en compagnie des autres. Mais il contemple également à ses côtés les lueurs de l’espoir, de la camaraderie, de la gentillesse, de la possibilité même infime parfois de parvenir à changer le destin de quelqu’un d’autre pour le meilleur.

« Cette couleur tellement grise du monde est un présage de larmes. »

Un roman cathartique à l’intrigue captivante, malgré un dénouement peut-être quelque peu irréaliste, d’une grande finesse psychologique, et aux thématiques riches. L’atmosphère oppressante de cette ancienne ville minière où tout est sale et triste est parfaitement retranscrite, de même que les nombreux chaînons du passé qui ont construit les mystères de Pedro, Raluca, et tant d’autres qui parcourent ces pages. Un roman social intense très réussi.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Métailié, traduit par Myriam Chirousse, 16 février 2024, 288 pages

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