Le crayon du charpentier – Manuel Rivas

« J’étais devenu un surveillant qui ne surveillait plus rien du tout. L’idée de s’évader ne pouvait venir à personne. Pourquoi l’aurait-on fait ? Toute l’Espagne n’était plus qu’une gigantesque prison. »

Coup de coeur pour ce sublime roman empreint de poésie, qui révèle la petite lueur d’humanité qui brille même au plus profond des horreurs d’une guerre civile.

Aux heures les plus noires de la guerre d’Espagne, Herbal est garde civil et surveillant d’une prison de Galice. Il garde particulièrement à l’oeil le docteur de Barca, un homme intelligent et charismatique, qui soutient le moral des autres prisonniers. Herbal hait profondément cet homme, qui a gagné le coeur de celle qu’il aime en secret depuis son enfance, la belle Marisa. Jaloux et pétri de ressentiment, le garde civil n’attend qu’une occasion de se venger et de lui jouer un sale tour. Pourtant il n’est pas si mauvais dans le fond, élevé à la dure par un père brutal, dépourvu d’éducation, il demeure sensible à la beauté du monde. Il s’est pris d’affection pour un prisonnier, un peintre anarchiste, qui dessine à l’aide d’un crayon de charpentier, déterminé à reproduire le célèbre Porche de la Gloire de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Lorsqu’on le charge d’emmener le peintre pour une « promenade », Herbal décide de faire preuve d’humanité en l’abattant d’une balle dans la tête, coupant court aux tortures envisagées par ses camarades. Il garde le crayon, qu’il se cale derrière l’oreille, et dès lors c’est la voix du peintre qui lui parvient, lui offrant le réconfort de longues conversations lorsque l’angoisse lui étreint le coeur, et l’enjoignant de sauver son ami, le docteur de Barca. Les morts ont encore bien des choses à raconter…

« L’heure préférée du peintre, pour rendre visite à la tête du garde civil Herbal, était, on ne sait pourquoi, l’heure du crépuscule. Il se posait doucement sur son oreille, comme le crayon d’un charpentier. »

Dans ce roman lumineux et poignant, la politique n’est évoquée que de très loin, de même que le cours de l’Histoire, avec cette guerre civile, suivie par la victoire du franquisme et la Seconde guerre mondiale qui se profile à l’horizon. Tout cela ne sert que de toile de fond aux destins individuels qui se croisent dans ce récit. Histoire d’amour et histoire de guerre s’entremêlent, l’émotion jaillissant de cette détermination amoureuse liant Marisa et de Barca, mais aussi des murs de cette prison sordide, et de chacun de ses prisonniers. La violence est omniprésente, et l’atmosphère particulièrement oppressante, pourtant ils apportent encore un peu de magie et d’humour à leur terrible quotidien, échangeant des histoires et des propos sur la religion ou la beauté, entièrement portés par l’enthousiasme et la résilience du docteur de Barca qui incarne à lui tout seul cette résistance de l’humanité à la barbarie. Tous ont conscience de se trouver dans le couloir de la mort, et tous se réfugient dans l’amitié, dans l’entraide, et dans le pouvoir des mots qui sauvent l’esprit des affres du désespoir.

« Il cessa d’avoir peur lorsqu’il se décida à prendre son esprit entre ses doigts. »

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Folio, traduit par Ramón Chao et Serge Mestre, 20 mars 2002, 240 pages

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