Les yeux bleus – Thomas Hardy

« Ses yeux la résumaient tout entière ; il n’était pas besoin de chercher plus loin, c’est là qu’était sa vie.
Ces yeux étaient bleus ; bleus comme les lointains en automne – du bleu des brumes que l’on voit se retirer des collines et de leurs pentes boisées par un matin ensoleillé de septembre. Un bleu vaporeux, diffus, où le regard plonge plutôt qu’il ne s’y arrête. »

Fille de pasteur et orpheline de mère, la jeune Elfride s’éprend de Stephen, un architecte dépêché pour restaurer la tour de l’église du village. Malheureusement son père s’oppose au mariage, arguant de la différence de condition entre les deux amoureux : fat, hypocrite et orgueilleux, il se targue de la noble extraction de sa famille, tandis que Stephen n’est que fils de paysans, et c’est en vain que le fiancé défend son instruction ainsi que ses brillantes perspectives d’avenir. Désespéré, le couple décide de s’enfuir pour se marier en secret, mais au dernier moment, Elfride renonce, malheureusement pas avant que leur escapade ait été aperçue par quelques regards mal intentionnés. La promesse demeurant, Stephen part à l’étranger pour gagner en prospérité et espérer convaincre le père de son aimée, tandis qu’Elfride reste au domicile paternel, bientôt agrémenté d’une belle-mère désireuse de trouver un bon parti à la jeune fille.

« Leurs yeux se rencontrèrent. Les mesures de la vie devraient être prises suivant l’intensité d’une expérience plutôt que sa durée. Leur regard qui ne dura qu’un bref instant, dans l’ordre temporel, constitua toute une saison dans leur histoire. »

Sans surprise, me voici à nouveau bouleversée par la poésie et la sensibilité de Thomas Hardy, dont je sais qu’il ne faut jamais attendre une jolie bluette sentimentale. Ce roman offre un magnifique portrait de femme, ainsi qu’un tableau brillant des subtilités amoureuses, du premier amour timide, où les promesses sont irréfléchies au nom du romantisme, à l’amour mû par l’admiration envers celui que l’on considère comme son supérieur. Elfride, fort jeune et influençable, est peu au fait des convenances et des dangers qui peuvent compromettre une jeune femme. Partagée entre deux amours, le premier auquel elle pensait devoir fidélité, et le second qui se révélera plus vrai et plus profond qu’elle ne pouvait l’espérer, elle s’enfoncera dans la culpabilité et dans son secret, terrorisée à l’idée de révéler sa faute, qu’on lui aurait pourtant peut-être aisément pardonnée. Inexpérimentée et esseulée, parviendra-t-elle à faire les bons choix et à assurer son bonheur ? La plongée dans son âme tourmentée et pourtant pleine d’espoir est poignante, tandis que le romancier dénonce ici encore l’intransigeance opposée aux femmes dans la société victorienne. Elles seules sont aussi contraintes par les barrières sociales, qu’elles soient de conduite morale ou de classe, et aussi sévèrement condamnées par les hommes, qui souhaiteraient les voir innocentes en toute chose.

« J’ai toujours entendu être le premier à occuper le coeur d’une femme ; je veux des lèvres vierges ou rien du tout. »

Comme souvent chez Thomas Hardy, les personnages deviennent les victimes des circonstances qui semblent jouer contre eux, mais aussi de leurs choix, qui déterminent de manière implacable leur destin. Empreint de mélancolie, ce roman sublime et pourtant si peu connu fascine par la finesse psychologique de son auteur. Quel bonheur d’arpenter à nouveau les collines du Wessex, dans lesquels les passions se déchainent avec un réalisme à fendre le coeur.

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Rivages, traduit par Georges Goldfayn, février 2016, 512 pages

3 commentaires sur “Les yeux bleus – Thomas Hardy

  1. Je n’ai encore jamais découvert Thomas Hardy, mais ta chronique donne vraiment envie de le lire. Le titre du roman est très poétique 🙂

Répondre à lesmotsdelaptitemome Annuler la réponse.