Étés anglais (La saga des Cazalet I) – Elizabeth Jane Howard

« Dans la vie, ce qu’on gagnait d’un côté, on le perdait de l’autre. »

Étés anglais fait partie de ces romans dont on souhaiterait que la lecture ne se termine jamais. Dès les premières lignes, le lecteur se glisse subrepticement dans le quotidien de cette vaste famille, les Cazalet, extraordinairement attachante. Le récit passe de l’un à l’autre, femmes, hommes ou enfants, membres de la famille ou domestiques, avec une fluidité et une émotion tout en pudeur et en finesse.

« Le désespoir était le nom qu’elle donnait intérieurement à son état ; ses souffrances, jamais divulguées, s’apparentaient à une serre peuplée d’espèces exotiques dénommées tragédie, abnégation, coeur brisé et autres ingrédients héroïques censés composer son martyre secret. »

Ce roman est un bijou d’humanité, avec des personnages complexes, profonds, dont aucun défaut ni tourment n’est occulté et dont on se sent irrésistiblement proche. Dans la famille Cazalet, trois générations se retrouvent dans le Sussex, dans la demeure adorée de Home Place. Il y a d’abord le patriarche, William ou le Brig, et sa femme affectueusement surnommée la Duche, qui embrasse tout ce petit monde d’un regard attentif, ravie de pouvoir accueillir autant de monde autour d’elle. Ensuite viennent trois frères et une soeur : Hugh, l’aîné, blessé et hanté par la Première Guerre mondiale, qui forme avec Sybil un couple terriblement touchant ; Edward, l’homme d’affaires séduisant et volubile avec sa femme Viola ; Rupert, qui s’est remarié après le décès tragique de sa première épouse avec une jeune fille capricieuse et superficielle ; et enfin Rachel, fille dévouée, qui à l’incompréhension générale ne s’est jamais mariée. Autour d’eux, grouille une marmaille d’enfants qui émeuvent tant par leur innocence que par les difficultés inhérentes à leur âge : les garçons qui rentrent de pension, les filles qui apprennent une dernière leçon avec leur préceptrice, les petits qui prennent leur goûter avec leur Nanny.

« Ce duel de prévenances réciproques auquel ils se livraient depuis seize ans impliquait entre eux d’arranger un peu la vérité ou de la dissimuler complètement. Dictée par les bonnes manières ou l’affection, cette afféterie avait pour but d’atténuer la monotonie de la vie conjugale et d’aplanir ses aspérités, et ils ne mesuraient ni l’un ni l’autre la tyrannie d’une telle attitude. »

On trouve ainsi évoqués les défis du couple, de l’adolescence, de la paternité et de la maternité, de la sexualité, ou encore des ambitions négligées. Des thèmes abordés avec beaucoup d’intelligence et une grande poésie. Amour, jalousie, peur, espoir, devoir, honte… ces deux étés 1937 et 1938 laissent entrevoir toute la confusion des émotions qui peuvent se jouer au sein d’une même famille. Le roman mêle la légèreté d’un été langoureux à la campagne, et la gravité des sujets agitant la vie intérieure de ses personnages. Elizabeth Jane Howard manie avec élégance l’humour et l’empathie, nous offrant une place privilégiée d’observateur de la société anglaise de l’époque, entre plaisirs et contraintes d’une vie de famille anglaise aisée, et angoisses devant une nouvelle guerre qui semble se dessiner alors que les traumatismes de la précédente sont toujours vivaces. Il y a également une grande tendresse chez la romancière qui a puisé dans ses souvenirs pour l’écriture de ce roman. Cette douce parenthèse bucolique superpose un instantané d’une famille, heureuse et aimante, forte de ses complexités et de ses loyautés, et celui de l’Angleterre à l’un de ses tournants historiques.

« Les femmes savaient que c’étaient les hommes qui dirigeaient le monde, possédaient le pouvoir et, corrompus par lui, se battaient à la moindre occasion pour en acquérir davantage, tandis que l’injustice était omniprésente dans leur vie à elles. »

Une saga familiale passionnante, magnifiquement écrite, follement romanesque, délicieusement british, et absolument addictive. Il me tarde de connaître la suite dont la parution est prévue pour octobre..!

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions de la Table Ronde, traduit par Anouk Neuhoff, 12 mars 2020, 576 pages

10 commentaires sur “Étés anglais (La saga des Cazalet I) – Elizabeth Jane Howard

  1. J’ai adoré….et vivement la suite en octobre…& je m’inviterai bien chez les Cazalet cet été !!

  2. Tu me tentes énormément avec cet avis ! J’adore les sagas familiales, qui plus est dans un cadre anglais… je le prends sans hésiter pour la bibliothèque où je bosse et je tâcherais de le lire prochainement !

  3. Je comptais le lire au mois de juin pour le Mois Anglais, mais le temps m’a manqué… C’était l’un de mes premiers achats post-confinement, autant dire qu’il me faisait de l’œil depuis un moment.
    C’est sûr, il me suivra en vacances cet été !

  4. Merci pour cette recommandation, dévoré en 3 jours, mais maintenant il faut patienter jusqu’en octobre pour la suite :-/

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