Qui après nous vivrez – Hervé Le Corre

« C’est bien ici et maintenant qu’il faut vivre. »

Dans les années 2050, Rebecca et Martin vivent dans une grande ville de province et viennent d’accueillir leur bébé, Alice, dans un monde devenu de plus en plus fragilisé. Pandémies, guerres, incendies, émeutes, migrations climatiques sont devenues la norme. La canicule s’est définitivement installée. En raison des innombrables émeutes, la police a désormais le droit de tirer sans sommation. Les magasins sont régulièrement pillés, et des milliers de personnes font quotidiennement la queue pour se voir souvent refuser de maigres coupons alimentaires. Un jour, une coupure d’électricité se prolonge, et le monde bascule définitivement dans le chaos. Martin part travailler, pour ne jamais revenir, et Rebecca se voit dès lors livrée à elle-même, tandis que les violences se déchainent et que les ressources viennent à manquer.

« Elle continuait chaque jour de marcher en espérant vaguement que la fatigue et le temps atténueraient ses douleurs, et parce que c’était une façon de rester debout mais elle ne voyait aucune issue, aucune destination à cette errance dans les ruines d’un monde qui ne renaîtrait pas de ses cendres, tant il avait été méticuleusement détruit avec une science instinctive du saccage, un talent toujours renouvelé du massacre, une obstination bestiale dans l’erreur. »

Des années plus tard, Alice se trouve dans une communauté religieuse qui a opéré une sorte de fusion entre islam et catholicisme. Les femmes sont réduites à des esclaves, agricoles et sexuelles. Camouflées par leurs tuniques et leurs foulards, elles travaillent aux champs sous les coups de fouet  toute la journée, et doivent accomplir leur mission reproductive le soir venu. Les hommes quant à eux, sont tous des guerriers, partant sans cesse en expédition pour kidnapper femmes et enfants, piller des ressources et protéger leur territoire. Alice s’inquiète pour sa petite fille Nour, et cherche désespérément à trouver un moyen de fuir.

Bien des années plus tard encore, Nour et sa fille Clara cohabitent avec Marceau et son fils Léo dans une maison abandonnée, entretenant un jardin et tentant de former un semblant de famille recomposée après la perte de leurs conjoints respectifs. Un jour la violence éclate, et les voilà contraints de prendre la route, affrontant mille dangers : la faim, les intempéries, mais surtout l’autre, qui représente la plus grande des menaces dans « ce monde finissant qui n’en finissait plus ».

« Aujourd’hui, les enfants étaient effarés et les fantômes pleuraient sans fin. »

Avec ces trois générations de femmes, Hervé Le Corre, auteur français majeur du roman noir, esquisse le monde d’après, un monde crépusculaire, d’autant plus angoissant qu’il montre déjà ses premières prémisses. Le malaise suscité et la grande réussite du roman proviennent de l’incroyable réalisme de ce qu’il adviendra, sous la plume de l’écrivain, si l’on continue de danser en équilibre au-dessus de l’abîme. Ce roman dominée par les personnages féminins, et en particulier par les mères dans un monde où la natalité est devenu un naufrage, alterne les époques et les héroïnes, dessinant peu à peu leurs trajectoires, et dévoilant comment, génération après génération, la société a continué de s’effondrer. Bien que l’horreur et la noirceur soient ici à leur comble, la lumière émerge malgré tout grâce à la splendide écriture de Hervé Le Corre, mais aussi grâce à cette humanité faiblissante qui résiste, offrant par moments des poches de beauté, d’amour, et de solidarité indicibles. Malgré la sauvagerie, les personnages s’accrochent à l’espoir et à une denrée rare, la famille.

« Ça. Cette obstination à vivre, cette force animale qui fait qu’on se relève même éreinté, même en larmes, quand on voudrait rester couché avec les morts, cette persistance d’herbe folle germant après le feu ou brisant les macadams et les bétons pour trouver la lumière. Ça. Cette énergie des enfants, le courage qu’ils ont de jouer et de rire au coeur des tragédies, affrontant leur malheur dans des nuits sans sommeil. »

Si Hervé Le Corre ne réinvente pas totalement le genre post-apocalyptique (il y a en effet un peu de La Route de Cormac McCarthy et de La Servante écarlate de Margaret Atwood) l’écrivain signe néanmoins une dystopie extraordinairement réussie, dense, très intelligemment menée, d’une grande justesse, tour à tour profondément choquante et bouleversante, et qui offre une véritable réflexion sur l’époque et des dérives qu’il sera bientôt trop tard et trop ardu à maîtriser. Un roman magistral, puissamment évocateur, et qui ébranle bien au-delà de sa lecture.

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Rivages, 10 janvier 2024, 400 pages 

Laisser un commentaire