Le Coeur glacé – Almudena Grandes

« Chaque famille a une armoire fermée, pleine à craquer de péchés mortels. »

Me voilà devant l’impossible, l’insurmontable tâche de condenser en quelques lignes mes impressions sur un monument colossal de la littérature espagnole contemporaine. Rarement un roman aura su toucher au coeur de ce qui fait un pays, une nation hantée par le spectre d’une guerre qui n’en finit pas de distiller son poison, ayant hérité d’une histoire terrible et inoubliable, faite de crime, de peur et de déchirements intimes.

« Ils s’étreignirent sans rien ajouter, et celui qui survécut se rappela toujours cette étreinte, la conserva parmi les instants les plus précieux de sa vie, l’évoqua avec la cupidité de l’avare qui compte son argent sans se lasser et le revécût souvent, dans les périodes les plus dures et dans les meilleures, entre l’éblouissement de l’amour et l’attente de la mort, entre la rapidité de l’infortune et la lenteur de la prospérité, entre l’odeur de peur que dégageaient les wagons des trains, celle des nuits à la belle étoile et l’oubli inconscient de l’odeur de la peur, et après, avec les émotions et les désirs, avec les dimanches et les jours ouvrables, avec la chaleur du corps de sa femme les nuits d’hiver où il fallait s’emmitoufler et les rires de leurs enfants qui grandissaient sans le fardeau épuisant de la mémoire. »

Julio Carrión vient de mourir, laissant à sa veuve et à ses cinq enfants un héritage colossal, mais également bien des points d’interrogations sur ce que fut la vie de cet homme d’affaires puissant, qui construisit sa fortune sur les cendres de la guerre civile. Le jour de son enterrement, une froide journée de février 2005, son fils Álvaro aperçoit une femme inconnue en périphérie, qui les observe tour à tour avant d’écraser sa cigarette et de disparaitre. Lorsqu’il la retrouve dans son bureau d’une célèbre banque madrilène, il est loin de s’attendre aux révélations qu’elle s’apprête à lui faire sur son père. Raquel Fernández Perea est fille et petite-fille d’exilés espagnols, réfugiés en France. Contrairement à Álvaro, elle est parfaitement au fait de son histoire familiale, qui a force d’être répétée a presque pris des airs de légendes. Une histoire triste de défaite, de trahison, de deuil et d’exil, avant la chute du franquisme et le retour à Madrid tant espéré et honni dans le même temps. Pourtant un souvenir bien précis va lui revenir en mémoire : cet après-midi étrange où elle a accompagné son grand-père Ignacio rendre visite à un vieil « ami », cette seule et unique fois où elle a vu pleurer à chaudes larmes celui qu’elle aimait et admirait tant.

« Je vis pour être trahi. Je me lève et je me couche, je mange, je respire, je lutte, je joue ma vie pour être trahi régulièrement, de face et de dos, par les amis et par les ennemis, dans mon pays et à l’étranger, car la trahison est la loi, la réalité, la seule règle… »

Les histoires d’Álvaro et de Raquel, ces deux enfants ayant grandi dans l’ombre d’un destin familial, vont alors se télescoper, faisant voler en éclats leurs certitudes et leurs existences sans histoire. Petit à petit, par le biais d’habiles allers et retours entre passé et présent retraçant l’histoire de tant d’autres foyers espagnols, depuis les heures terribles de la Guerre civile jusqu’à nos jours, en passant par la Transition démocratique de la fin des années 1970, ce roman raconte l’histoire de deux familles, l’une républicaine, l’autre franquiste, et les entrelacements qui les ont unies à jamais, léguant un passé amer aux générations suivantes. On assiste à la collision de la mémoire personnelle avec la mémoire collective, à l’histoire de ces hommes et de ces femmes débordant d’amour pour leur pays et de ces luttes intestines ne laissant dans leur sillage qu’humiliation, vengeance et mort.

« Petit Espagnol qui viens au monde, d’où que tu sois, ne compte jamais que Dieu te préserve. Préserve-toi tout seul des questions, de leurs réponses et de leurs raisons, ou une des deux Espagnes te glacera le coeur.
Mon coeur était glacé, et il brûlait. »

Tristesse, rage et incompréhension parcourent la lecture de cette fresque exceptionnelle de 1400 pages, tandis qu’on s’attache irrémédiablement à Ignacio, comprenant ses espoirs, ses désillusions, son orgueil, sa triste résignation. Mon coeur s’est serré à de nombreuses reprises face à l’amour qui transparait de ces pages, mais toujours bordé d’une indicible souffrance. S’il s’agit d’une oeuvre de fiction, tout est vrai, tout est réel, et ce roman est un indispensable pour comprendre ce qui fut et ce qui en est resté. Il questionne par ailleurs la notion de vérité et de mémoire, de ce qui doit ou non rester secret, caché, tu, oublié, au risque de tout dévaster. C’est également une poignante déclaration d’amour à ma bien-aimée Madrid, son ciel, ses habitants, ses rues, ses bars, ses cicatrices. Pour tout cela et bien plus encore, pour son souffle romanesque incomparable, sa plume magistrale, ses personnages plus vivants que jamais, Le Coeur glacé est un chef d’oeuvre d’une beauté terrible, à lire absolument.

« Bref, c’est une histoire injuste, laide, une histoire triste et sale. Une histoire espagnole, de celles qui gâchent tout. »

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

Éditions Livre de Poche, traduit par Marianne Millon, 8 septembre 2010, 2 tomes

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