L’Amant de Lady Chatterley – D.H. Lawrence

« Nous vivons dans un âge essentiellement tragique ; aussi refusons-nous de le prendre au tragique. Le cataclysme est accompli ; nous commençons à bâtir de nouveaux petits habitats, à fonder de nouveaux petits espoirs. C’est un travail assez dur : il n’y a plus maintenant de route aisée vers l’avenir : nous tournons les obstacles ou nous grimpons péniblement pardessus. Il faut bien que nous vivions, malgré la chute de tant de cieux. »

Certains romans intriguent par la réputation sulfureuse qui semblent leur être indissociable. C’est le cas de L’Amant de Lady Chatterley, publié en 1928 ; ce roman qu’on se passait honteusement sous le manteau à sa parution pour écarquiller les yeux devant les passages érotiques. S’il est vrai que l’auteur est parfois très cru, ce roman représente bien davantage qu’une petite histoire licencieuse.

« Elle sentait qu’elle allait mourir si rien de nouveau ne survenait. »

La jeune Constance épouse l’héritier d’une grande branche de l’aristocratie, Clifford Chatterley, attirée par son intelligence et les promesses d’un avenir conjugal. Malheureusement, peu de temps après leur mariage, Clifford est blessé dans les tranchées, et devient paralysé des membres inférieurs. Aucun espoir de vie sexuelle, d’héritier, et très vite, leur intimité même disparait à mesure que Clifford s’enfonce dans son traumatisme et ses petites manies, tandis que Constance, délaissée et réduite à un rôle d’infirmière, s’éloigne. Recluse dans cette demeure qu’elle déteste, sommée de supporter l’isolement d’une vie triste à la campagne et les vapeurs qui se dégagent des mines familiales, elle sombre dans la dépression. Son seul réconfort se trouve dans la nature, et elle passe de longues heures à marcher dans les bois environnants, jusqu’à ce qu’elle y rencontre le garde-chasse, Mellors, ancien officier dans l’armée des Indes, au franc-parler désarmant.

« La vie était toujours un rêve, ou une folie, enfermée dans un endroit clos. »

Voilà en peu de mots l’histoire de ce roman, à la sensualité et à la poésie omniprésentes. Mais avant d’être un roman sur une femme de la haute qui fuit son ennui dans les bras de son amant, c’est surtout le portrait d’une Angleterre de l’entre-deux guerres, fracturée et désenchantée. Il y a de magnifiques passages existentiels, au cours desquels Constance en particulier s’interroge sur sa place dans le monde, sur la manière de réaliser son individualité, sur ce que signifie le couple, l’appartenance à une classe sociale, à une communauté. L’auteur approfondit par ailleurs des réflexions cruciales pour la société de l’époque : les incompréhensions entre ouvriers et patrons, le dévoiement par l’argent, la prétention pseudo-intellectuelle qui n’est que néant, les atteintes portées à la nature au nom de l’industrialisation. Le fossé séparant l’Angleterre rurale et l’Angleterre industrielle parait infranchissable, et les luttes de classes n’ont jamais été aussi fortes.

« La joyeuse Angleterre ! L’Angleterre de Shakespeare ! Non certes, mais l’Angleterre d’aujourd’hui ; Constance s’en rendait bien compte depuis qu’elle était venue y vivre. Cette Angleterre était en train de produire une nouvelle race d’hommes hyper-sensibles à l’argent et au côté politique et social de la vie ; mais pour tout ce qui est spontané ou intuitif, plus morte que des morts. »

Constance représente une double transgression : la transgression conjugale en commettant l’adultère, et la transgression de classe en succombant à un domestique de son mari. Et son choix, inéluctable, va assortir l’histoire d’une certaine tension dramatique. Car Clifford et Mellors sont fondamentalement antagonistes : le premier représente la vieille aristocratie qui tient à son titre et à son honneur, qui n’a aucun égard pour ceux qu’il juge ses inférieurs, et pour qui l’essentiel est de tenir son rang, de maintenir la prospérité familiale d’un domaine qui part à vau-l’eau, d’exploiter ses mines de quelque manière que ce soit, d’accepter même que sa femme ait un enfant d’un autre homme pourvu que cela lui permette de faire vivre encore le nom des Chatterley. Le second est garde-chasse, appartenant donc par définition aux petites gens avec lesquels Clifford s’efforce de ne pas frayer, mais que la guerre et ses implications ont élevé dans la société, de sorte qu’il ne sait plus à quel monde il appartient. C’est lui qui voit avec le plus d’acuité la fin du monde dans lequel se complait aveuglément Sir Clifford, mais aussi paradoxalement celui qui résiste le plus au progrès, redoutant l’industrialisation et son effet sur la nature et les hommes. Si le pessimisme ambiant est quelque peu atténué par la fin du roman, le lecteur connait quant à lui la marche inexorable de l’Histoire.

« L’homme doit combattre et trimer de son mieux, et puis se fier à quelque chose qui est au-delà de lui-même. La seule assurance qu’on puisse prendre contre l’avenir, c’est de croire à ce qu’on a de meilleur en soi, et à la puissance qui est au-delà. Alors, je crois à la petite flamme qui brûle entre nous. »

Un roman à part, d’une grande richesse, extrêmement intelligent, qui se démarque par le rôle qu’il donne à une femme dans la maîtrise de sa sexualité, qui interroge l’avenir d’une Angleterre confrontée brutalement au monde moderne, et qui adresse, comme ceux de Thomas Hardy avant lui, une véritable ode à la Nature, dont la beauté efface tout. C’est enfin un très beau roman d’amour, un amour assumé dans toutes ses composantes.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

Éditions Folio, traduit par F. Roger-Cornaz, 24 juin 1993, 544 pages

3 commentaires sur “L’Amant de Lady Chatterley – D.H. Lawrence

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