Vol au-dessus d’un nid de coucou – Ken Kesey

Il est toujours difficile, lorsqu’on lit un roman après avoir admiré son adaptation cinématographique, de s’abstraire totalement des partis pris du film, ainsi que de ses acteurs. Qui pourrait oublier l’interprétation magistrale de Jack Nicholson ? La lecture du roman m’a de ce fait désarçonnée dès les premières lignes.

« Celui que ne marche pas au pas entend un autre tambour. »

La narration est en effet à la première personne, non pas celle de l’inénarrable Mack, mais celle de Bromden, surnommé Grand Chef, cet homme gigantesque d’origine indienne, qui fait semblant d’être sourd et muet. C’est donc lui qui raconte les traitements infligés par les aides-soignants, en particulier la redoutable Miss Ratched, ainsi que l’arrivée de Randle Patrick McMurphy dans le service, dont les répercussions sur les malades seront retentissantes. Pour éviter la prison et la ferme de travail, Mack a simulé des troubles mentaux et préféré l’hôpital psychiatrique, imaginant que ses journées se passeraient dans une certaine langueur, tandis qu’il roulerait les autres patients au poker. Très vite, il s’aperçoit de la situation et de la perversité des soignants, en particulier de l’infirmière en chef, Miss Ratched, qui sévit sur le service avec une impunité totale. Il insuffle donc un vent de révolte, armé de son rire tonitruant et de son insolence, qui va réveiller les autres patients, intrigués par ce rouquin couvert de tatouages, désinvolte et assuré, qui les traite pour la première fois comme des êtres humains.

« Son rire à lui fait un bruit réel et je songe, tout à coup, que c’est le premier rire que j’entend depuis des années. »

Les différents pensionnaires, d’abord appréhendés comme un groupe sans contours, vont alors émerger peu à peu et affirmer leurs différentes personnalités. Si les raisons de leur internement ne sont pas toujours explicites, on s’aperçoit que leur prétendue folie n’y est en tout cas pas pour grand chose. Ils ont néanmoins pour point commun une existence dont le cours a dévié, qui ne correspondait plus à ce qu’ils appellent le « Système », à ce qui était considéré comme normal et acceptable. Ce sont des individus à la marge, qui ne parviennent pas à s’intégrer, rejetés par une société prompte à cataloguer les différences comme maladies mentales. Petit à petit, au contact de Mack qui va les sortir de leur torpeur, ils vont nous offrir des portraits d’hommes inoubliables et terriblement attachants. Le rire, qui parvient à se faire une place dans ce triste établissement, leur redonne forme humaine, espoir et dignité.

« Il n’est peut-être pas moins vulnérable que les autres, c’est vrai : mais le Système ne l’a pas eu. »

Si à l’instar des patients de l’hôpital psychiatrique, le lecteur jubile de l’affrontement entre Miss Ratched et Mack, il reste difficile de prendre fait et cause pour ce dernier, personnage assez équivoque, touché par la détresse et la solitude de ses compagnons, mais à la moralité plus que douteuse. Une tension croissante se déroule tout au long du roman, à mesure que l’infirmière redouble de méthodes de plus en plus contestables pour mater le trublion. La tragédie n’est pas loin, et la lecture devient parfois pénible. L’immersion au sein de l’hôpital psychiatrique est totale, et les sens du lecteur brouillés par ceux de Bromden, qui raconte ce brouillard persistant dans lequel il est plongé, et duquel la présence de Mack va réussir à l’extirper. Parcourant l’éventail de ce qui était encore considéré dans les années 60 comme des maladies mentales, ainsi que ces traitements inhumains auxquels on avait recours dans les hôpitaux psychiatriques, le roman est une formidable ode a la liberté. En effet, s’il est devenu un roman culte de la contre-culture, c’est parce qu’au-delà de la maladie mentale, il incarne avant tout la résistance à l’oppression, dans une Amérique marquée par la guerre du Vietnam et les contestations sociales.

Ma note 3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

Éditions Livre de Poche, traduit par Michel Deutsch et Virginie Buhl, 13 février 2019, 480 pages

5 commentaires sur “Vol au-dessus d’un nid de coucou – Ken Kesey

  1. J’ai beaucoup aimé ce roman, que j’avais écouté en audio. Je l’ai lu après avoir vu et adoré le film. je n’ai pas été déçue, j’ai ressenti énormément d’émotions.

    1. Il doit être intéressant en audio, je me demande si l’on ne sent pas davantage ainsi l’évolution dans la narration, qui devient progressivement plus limpide et structurée

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