Le Coeur et la Raison – Dorothy Leigh Sayers

« Pourrait-il jamais y avoir d’alliance entre l’intelligence et la chair ? C’était à force de s’interroger et de tout analyser que l’on rendait stériles et débiles toutes les passions. »

Je suis ravie d’avoir découvert avec ce roman Dorothy Leigh Sayers, visiblement très connue en Grande-Bretagne pour ses romans policiers mettant en scène Lord Peter Winsey.

Dans Le Coeur et la Raison (traduction quelque peu éloignée de « Gaudy Night »), ce n’est pourtant pas le détective mais l’une de ses amies qui occupe le devant de la scène, Harriet Smith qui est, comme sa créatrice, une auteure célèbre de romans policiers. À la suite d’une réunion d’anciennes étudiantes de son université d’Oxford, elle est contactée par la directrice pour une affaire épineuse. L’université compte en effet un corbeau, qui envoie des lettres anonymes menaçantes et détruit de plus en plus violemment les biens des professeurs ainsi que de l’établissement. Décidée à éclaircir l’affaire, Harriet s’installe à Oxford. En parallèle de l’intrigue principale et la recherche tâtonnante de l’origine des menaces, ce roman dense aborde nombre de thématiques intéressantes.

« La situation devenait cauchemardesque. Du jour au lendemain, les visages étaient devenus sournois et s’étaient déformés ; les regards s’étaient emplis de crainte. Les mots les plus innocents s’étaient chargés de soupçons. À tout moment, une nouvelle vague de terreur pouvait échapper à tout contrôle et tout porter devant elle. »

Le récit se déroule dans les murs du Shewsbury College à Oxford, une branche de l’université réservée aux femmes, aussi bien dans le corps enseignant qu’étudiant. Nous sommes dans l’entre-deux guerres, en pleine montée du nazisme en Europe, et le roman est également l’occasion de rappeler la place délicate des femmes à certains postes, et tout particulièrement dans les fonctions intellectuelles. Le roman compte nombre de débats entre les personnages sur l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle, considérant que la majorité des femmes s’exprimant ici sont des professeurs et ont donc définitivement donné la priorité à leur carrière plutôt qu’à leur situation maritale. C’est extrêmement original pour l’époque et l’occasion de réflexions très pertinentes sur le combat de ces femmes pour faire valoir leurs talents. Harriet représente d’ailleurs à elle toute seule l’exemple même de l’émancipation féminine. Après de brillantes études universitaires, elle est devenue une romancière respectée, et est connue pour avoir refusé d’épouser son amant. Accusée du meurtre de ce dernier, c’est Peter Winsey qui viendra à sa rescousse et lui évitera l’échafaud. Une dette que Harriet a du mal à digérer, d’autant que Peter est tombé amoureux d’elle et la demande en mariage depuis maintenant cinq ans. Pour Harriet, c’est la lutte entre « le coeur et la raison ». Comment continuer à respecter et faire respecter son indépendance, son intelligence, son attachement à l’égalité entre les sexes, et accepter dans le même temps d’épouser celui-là même à qui elle sent devoir la vie ? Tout au long du roman, et par le biais des expériences d’autres femmes de l’université, elle va réfléchir sur sa peur profonde d’être emprisonnée dans le mariage et sur une conciliation qui lui semble impossible entre amour et épanouissement intellectuel. Au fil des pages, nous rencontrons des femmes qui désirent avant tout être valorisées non pas pour leur capacité à tenir un foyer mais pour leur intelligence. Mais là où le roman ne manque pas de finesse, c’est dans la compréhension progressive de Harriet sur ce que représente la véritable indépendance pour une femme : la liberté de choix, sans préjugés, quelle que soit le destin que l’on souhaite pour soi-même. Ces considérations féministes vont petit à petit rejoindre le mystère initial, à mesure que les motivations du mystérieux corbeau se dévoilent.

« Qu’est-on supposé faire des gens qui ont le malheur de posséder à la fois le coeur et la raison ? Devait-on, quoi qu’il arrive, chercher un compromis, dans le seul but de préserver son équilibre mental ? Dans ce cas, on était condamné à tout jamais à cette détestable situation d’affrontement interne, au milieu du brouhaha et des vêtements roulant dans le sang. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, que j’ai trouvé assez différente des romans policiers d’auteurs tels que Wilkie Collins ou encore Elizabeth Braddon. Harriet est un personnage féministe très fort, et souvent malmené lorsqu’elle est mise face à ses contradictions. Le style est assez étrange, mélangeant un ton assez guindé, professoral, et un langage bien plus familier, pour un résultat parfois détonnant. C’est un roman que je qualifierais par ailleurs d’érudit, bourré de références littéraires, philosophiques, ou encore historiques très pointues. Les notes de bas de page sont plus que bienvenues au secours d’un lecteur aussi profane que moi. Mais cette élévation de l’esprit est parfaitement en symbiose avec le cadre de cette université où les femmes rivalisent d’intelligence et de culture. Le simple petit reproche que je ferais sans doute au roman est une profusion de personnages qui m’a souvent amenée à les confondre, incapable de retenir les noms des unes et des autres.

« Ma chère amie, de quoi avez-vous peur ? Les deux grands dangers qui guettent le ou la célibataire sont un choix contraint, et la vacuité intellectuelle. Toute force qui vibre dans le vide donne naissance à des chimères. »

En résumé c’est un roman passionnant, grand classique britannique malheureusement trop peu connu en France, alliant mystère et profondeur, et qui plonge le lecteur dans cette atmosphère so british typique des universités anglaises. Une lecture automnale somme toute parfaite !

Ma note 4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

Éditions Libretto, traduit par Daniel Verheyde, 7 juin 2018, 688 pages

2 commentaires sur “Le Coeur et la Raison – Dorothy Leigh Sayers

  1. Merci pour cet article qui me permet de découvrir ce roman que je ne connaissais pas. L’atmosphère me tente bien, notamment pour ce mois d’octobre!

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