Ici n’est plus ici – Tommy Orange

Résumé :

À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

« Mais pour les Autochtones de ce pays, partout aux Amériques, se sont développés sur une terre ancestrale enfouie le verre, le béton, le fer et l’acier, une mémoire ensevelie et irrécupérable. Il n’y a pas de là, là : ici n’est plus ici. »

Mon avis :

Autochtone : Qui est issu du sol même où il habite.

Le ton est donné dès le prologue, qui agit comme une gifle, rappelant l’essentiel, la vérité crasse et désagréable de l’histoire américaine : les Premières Nations ont été massacrées par les nouveaux arrivants, les Européens, puis les Américains eux-mêmes, qui se sont accaparés avec une cruauté, une violence, et une indignité folles, toutes leurs terres. Il me semble avoir déjà mentionné mes années de recherche sur le droit au territoire des peuples autochtones, je ne rentrerai pas dans les considérations juridiques qui m’ont occupée mais c’est une question à laquelle je suis extrêmement sensible et ce pan de l’Histoire (américaine, mais aussi canadienne, australienne et même française) me révolte et me fend le coeur.

« Nous sommes le résultat de ce qu’ont fait nos ancêtres. De leur survie. Nous sommes l’ensemble des souvenirs que nous avons oubliés, qui vivent en nous, que nous sentons, qui nous font chanter et danser et prier comme nous le faisons, des sentiments tirés de souvenirs qui se réveillent ou éclosent sans crier gare dans nos vies, comme une tache de sang imbibe la couverture à cause d’une blessure faite par une balle qu’un homme nous tire dans le dos pour récupérer nos cheveux, notre tête, une prime, ou simplement pour se débarrasser de nous. »

Que reste-t-il des autochtones dans l’Amérique contemporaine ? L’immense majorité de ces peuples, si divers que la dénomination même d’Indiens pour les enfermer dans une globalité est absurde, a été décimée. Ceux qui restaient ont été inscrits sur un registre, parqués, relocalisés, affublés de noms sans aucune signification pour eux, intégrés de force dans une société qui n’a cessé de les rejeter. C’est de leurs descendants, ces indiens urbains, dont il est question dans ce roman poignant de Tommy Orange, qui offre un portrait profondément désabusé de la communauté autochtone d’aujourd’hui. Une communauté martyrisée mais d’une grande résilience, attachée farouchement aux vestiges d’une culture presque totalement éradiquée et qui reprend corps lors des célèbres Pows-Wows, ces réunions rassemblant des Indiens de toutes Nations, venus des quatre coins des États-Unis. L’occasion de renouer avec l’histoire et les traditions, avec la magie et les croyances, avec les danses, mais aussi avec une identité qui pour beaucoup semble perdue.

« Ne permets jamais à personne de t’expliquer ce que signifie être indien. Nous sommes trop nombreux à avoir donné notre vie pour qu’une petite part de nous soit là, en ce moment, dans cette cuisine. Toi, moi. Chaque élément de notre peuple qui l’a fait est précieux. Tu es indien, parce que tu es indien, parce que tu es indien. »

Les autochtones ne sont plus criblés de balles, écartelés, démembrés, pendus… Mais la violence dont ils sont victimes aujourd’hui est bien plus pernicieuse, et surtout, elle est souvent intestine. Alcoolémie, drogues, violences familiales, suicides, les individus luttent pour réconcilier leur histoire avec la société dans laquelle ils sont contraints de vivre et qui ne leur accorde aucune place. Ce récit est celui de l’impossible réconciliation entre les Blancs et les Indiens, celui de l’impossible oubli des tragédies du passé et des humiliations du quotidien, et celui de l’inexorable violence. Le décor, l’époque, les acteurs ont changé, et pourtant ils semblent condamnés à revivre leur destruction. Tommy Orange entremêle les destins, suscite l’empathie pour chacun d’entre eux, qui se débattent avec leur douleur et une pauvreté endémique. Les voix de ces douze personnages complexes, en quête d’identité et de sens, sont entêtantes et inoubliables.

« Toutes ces histoires que nous n’avons pas racontées pendant si longtemps, que nous n’avons pas écoutées, font simplement partie de ce qu’il faut soigner. Non que nous soyons brisés. Et ne faites pas l’erreur de nous trouver résistants. Ne pas avoir été détruits, ne pas avoir abandonné, avoir survécu, n’a rien d’un titre honorifique. Diriez-vous de la victime d’une tentative de mettre qu’elle est résistante ? »

Tommy Orange, lui-même membre des tribus cheyenne et arapaho, signe un premier roman d’une puissance folle, empreint de passion et de colère. La construction est brillante, les différents destins convergent vers le Pow-Wow, l’auteur intervenant directement dans le prologue et « à l’entracte » pour accompagner le lecteur. Il m’a fait redécouvrir ces légendes indiennes qui n’ont rien perdu de leur force et de leur sagesse, et revivre les épisodes marquants de la lutte autochtone (en particulier la prise d’Alcatraz). Et surtout, avec énormément d’intelligence et de finesse, il fait la lumière sur ces existences de l’ombre, dénonçant les insupportables représentations indiennes dans la culture populaire américaine, qui enracinent des stéréotypes et détournent l’attention d’une vérité historique et sociale bien trop souvent occultée et réécrite. Espérons que la pluie de récompenses ne serve pas qu’à déculpabiliser une Amérique indifférente, et que ce roman indispensable et superbe sera mis entre toutes les mains !

Ma note 5 out of 5 stars (5 / 5)

 

 

 

Éditions Albin Michel, traduit par Stéphane Roques, 21 août 2019, 352 pages

4 commentaires sur “Ici n’est plus ici – Tommy Orange

  1. Cette suggestion rentre directement dans la liste des livres à acheter!
    La littérature sur les autochtones/native americans m’intéresse beaucoup, elle est souvent très frappante (je pense aux romans de Richard Wagamese)’

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