Entre ciel et terre – Jón Kalman Stefánsson

Résumé :

Parfois les mots font que l’on meurt de froid. Cela arrive à Bárður, pêcheur à la morue parti en mer sans sa vareuse. Trop occupé à retenir les vers du Paradis perdu, du grand poète anglais Milton, il n’a pensé ni aux préparatifs de son équipage ni à se protéger du mauvais temps. Quand, de retour sur la terre ferme, ses camarades sortent du bateau le cadavre gelé de Bárður, son meilleur ami, qui n’est pas parvenu à le sauver, entame un périlleux voyage à travers l’île pour rendre à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle, ce livre dans lequel Bárður s’était fatalement plongé, et pour savoir s’il a encore la force et l’envie de continuer à vivre.

« L’enfer, c’est ne pas savoir si l’on est vivant ou mort. »

Mon avis :

Voilà un roman assez déconcertant et qui ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire jusqu’ici. Extrêmement poétique malgré l’hostilité et la rudesse de l’environnement islandais : les bourrasques iodées, la mer sublime mais trompeuse, les montagnes féroces… Certains passages, racontés par un narrateur inconnu venu d’un temps ancien, font quelque peu ressembler le récit à une fable, une allégorie sur le sens de l’existence, et sur le poids des mots.

Nous faisons la connaissance du gamin et de Bárður alors qu’ils cheminent en direction du Village. Entre terre et mer, la progression est laborieuse, et le froid cinglant. Ils profitent tous deux de quelques heures de liberté pour acheter quelques nécessités, un élixir contre le mal de mer, et surtout pour emprunter des livres. Car leur amitié profonde passe par leur amour des mots et des poèmes, au grand dam de leurs compagnons. À peine rentrés dans leurs baraquements, Bárður se plonge déjà dans le Paradis Perdu de Milton : « Nulle chose ne m’est plaisir, en dehors de toi ». Son esprit est si accaparé par ces vers que le lendemain matin, alors qu’ils prennent la barque pour partir pêcher dans les eaux profondes, il en oublie sa précieuse vareuse. Et voilà comment un poème peut faire mourir de froid.

« Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n’atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu’à l’essence même, la vie s’immobilise l’espace d’un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous: touché ! dit-il et vous voilà mort. »

Le gamin est inconsolable, et pour rendre hommage à son ami disparu, décide d’aller rapporter le livre incriminé à son propriétaire, au Village. En chemin sa décision est prise : il a connu trop de deuils, trop de tristesse, alors une fois sa mission accomplie, il se donnera la mort en se jetant d’une falaise. Mais est-ce si facile de renoncer à la vie ? N’a-t-il pas encore des choses à apprendre, à comprendre, à vivre ? Dans son dilemme, le gamin cherche un sens à son existence, lui qui n’était pas fait pour une vie de pêcheur, mais au contraire pour une vie dédiée aux mots et à la poésie.

« Les sanglots apaisent et soulagent, mais ils ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s’enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d’en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre. »

Ce roman est un vrai instant de grâce. Cette immersion dans le quotidien des pêcheurs islandais au siècle dernier pourrait avoir de quoi rebuter, d’autant qu’il nous est décrit presque minute par minute (et que les prénoms islandais ont le don de semer la confusion). La peur, le froid, la solitude, l’amour, l’amitié, les rêves… J’avais l’impression de me trouver sur cette pauvre coque de noix, ballotée sur les flots avec six hommes dont la vie ne tient qu’à un fil, menacée par le moindre changement des courants ou du ciel. La plume de l’auteur est un mélange de force et d’une rare poésie, et on est suspendu au moindre de ses mots, soulignant la fragilité de l’existence et l’importance des liens entre les êtres. J’ai de loin d’ailleurs préféré la première partie du roman, qui est merveilleusement réussie, s’attardant sur les différents hommes du campement, sur leurs souffrances et les sentiments qu’ils taisent, ne sachant comment les exprimer.

« Les rêves nous libèrent parfois des amarres de la vie. »

Un roman sublime et unique, sur les mots qui tuent et ceux qui sauvent, ceux qui font rêver, ceux qui consolent, ceux qui blessent, ceux qui redonnent de l’espoir et changent une vie.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Folio, traduit par Eric Boury, 3 mars 2011, 272 pages

3 commentaires sur “Entre ciel et terre – Jón Kalman Stefánsson

  1. Avant mon voyage en Islande, et après celui-ci, j’ai lu Entre Ciel et Terre. Je l’ai traversé comme dans un état second tant les émotions qu’il suscitait touchaient certaines cordes en moi. L’absolu, la solitude, la fragilité du genre humain dans cette nature qui est bien trop puissante. Un autre monde, si différent du mien mais dans lequel je me suis étrangement reconnue. Il parle e l’essentiel.
    Le travail d’Eric Boury est extraordinaire, je ne connais pas le roman en langue originale mais j’aime à croire qu’il a maintenu toute sa force et sa poésie.
    J’ai tenté à plusieurs reprises de le prèter ou de le conseiller mais cela n’a jamais bien marché. Alors lorsque j’ai vu ton billet je n’ai pas pu m’empecher de sortir de ma réserve tant ce livre m’a marquée.
    Aurélie
    PS: pardon pour l’absence d’accent circonflexe, je suis sur un clavier italien.

    1. Merci pour ton message ! Ce roman est très particulier, et très poétique, et surtout il donne vraiment envie d’aller en Islande ! 😉

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