La Route – Cormac McCarthy

Résumé :

L’apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d’objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre : des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l’humanité. Survivront-ils à leur voyage ?

« Comment saurait-on qu’on est le dernier homme sur Terre ? dit-il.
Je ne crois pas qu’on le saurait. On le serait, c’est tout.
Personne ne le saurait.
Ça ne ferait aucune différence. Quand on meurt c’est comme si tout le monde mourait aussi. »

Mon avis :

Ce roman est celui qui a été choisi pour le Livres et Parlotte du mois de mai sur les Prix Pulitzer (il a remporté le prix en 2007), et je dois avouer que j’avais un peu peur de m’y plonger. Le sujet, la mention de cannibales sur la quatrième de couverture… ça ne présageait rien de bon a priori !

J’ai eu du mal à m’habituer au style, et notamment à l’anaphore rhétorique, cette répétition du « et » qui rend les phrases non seulement très longues mais aussi saccadées, comme calquées sur le souffle du personnage. Tout de suite on est imprégné par un sentiment d’urgence, on se sent aux côtés de cet homme et de son fils sur la route, décidés à poursuivre, à aller toujours de l’avant, vers une destination inconnue et pour un objectif imprécis. Le tout est de continuer à marcher, pour rester vivant et ne pas sombrer dans le désespoir. Car à la minute où ils renonceraient, la mort les rattraperait.

« Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard c’est maintenant. Toutes les choses de grâce et de beauté qui sont chères à notre coeur ont une origine commune dans la douleur. Prennent naissance dans le chagrin et les cendres. »

On aura peu de détails sur ce qu’il s’est passé pour précipiter le monde dans le chaos et la dévastation. Tout au plus sait-on que la terre, les villes, les routes ont été ravagées par les incendies. Il n’y a pas de longue dissertation sur la cause, de théories sur les guerres nucléaires, le réchauffement climatique ou l’épuisement des ressources, l’auteur laisse le lecteur libre de forger ses propres soupçons. L’important n’est plus dans le passé mais dans le présent : la terre n’est plus que cendres, les arbres s’effondrent, pas de soleil ni de lune, il n’y a plus de denrée alimentaire, plus d’animaux, et les survivants humains sont très peu nombreux, d’autant que parmi eux il y a des groupes qui pour survivre n’ont pas hésité à s’adonner au cannibalisme, terrorisant ceux qui auraient le malheur de croiser leur chemin. Dans ce tableau profondément sombre, un homme est décidé à emmener son fils au sud, espérant qu’il y ferait moins froid et qu’ils y seraient davantage en sécurité. Ils poussent un caddie, dans lequel ils entassent leurs maigres possessions, ce qu’ils arrivent à trouver en fouillant les quelques maisons qu’ils croisent : un revolver avec uniquement deux balles, des couvertures, et des victuailles qui s’épuisent trop vite. Ils ne seront jamais nommés, toujours désignés comme l’homme et l’enfant, tout comme on ne saura jamais où et quand le récit se situe.

« Ils étaient plaqués au sol, dressant l’oreille. En es-tu capable ? Le moment venu ? Le moment venu il ne sera plus temps. Le moment venu c’est maintenant. Maudis Dieu et meurs. »

Pour rassurer ceux qui hésiteraient à lire le roman, il y a peu de passages véritablement violents ou sanglants dans le roman. En revanche, il y a une tension très forte tout du long qui maintient l’attention du lecteur. À tout moment on craint pour leur vie, et on s’interroge sur leurs choix : faut-il poursuivre ou s’arrêter ? ne serait-il pas plus simple d’en finir ? Je dois dire que l’homme est particulièrement impressionnant, entièrement mû par l’espoir et par l’obsession de garantir la sécurité de son fils. C’est très émouvant, cette combativité forcenée qui n’est dictée que par l’amour paternel. Sans son enfant, il aurait sans doute abandonné depuis longtemps, il tousse beaucoup et se sait fragile. J’ai beaucoup aimé ses réflexions, sur la vie, la mort, sur ce qu’il convient de faire. Il se pose beaucoup de questions sur l’avenir de son fils, qui n’aura jamais connu le monde d’hier, la civilisation. Il est entièrement dévoué à l’enfant, s’étonnant de sa générosité envers d’autres égarés, doutant sans cesse des choix qu’il fait à sa place, s’inquiétant de devoir l’abandonner un jour, s’interrogeant sur le raisonnement de son fils, sur sa façon inédite de voir les choses. Dans ce monde apocalyptique, il lui parle inlassablement, devisant avec lui du bien et du mal, poursuivant une éducation qui semble totalement dérisoire et faisant le pari fou de préserver leur humanité.

Et justement, à mon sens, la grande force du roman n’est pas dans l’histoire qui y est racontée, mais dans la réflexion quasiment métaphysique qu’il invite à mener. Quand plus rien n’existe, qu’il n’y a plus de nature, d’animaux, de civilisation, qu’est-ce qui nous définit en tant qu’être humain ? Si on était le dernier homme sur terre, pourrait-on encore parler d’humanité ? Existerait-il toujours un bien et un mal ? Retournerait-on à l’état sauvage, au fameux état de nature dont parlent les philosophes, sans aucune règle ni aucun code de conduite ? Si l’humanité était perdue, pourquoi continuer à vivre ? Ces réflexions sous-tendues tout au long de la lecture sont passionnantes et interpellent énormément.

« Il sortit dans la lumière grise et vit l’espace d’un bref instant l’absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. »

J’ai lu ce roman d’une seule traite, totalement hypnotisée par le style et l’épopée des deux personnages. Ce serait difficile de dire que j’ai aimé, le sujet est quand même assez sombre, mais j’ai bien accroché et c’est sans aucun doute un roman qui me marquera. Je m’incline surtout devant la prouesse dans l’écriture et dans la transmission des émotions, c’est vraiment un roman très fort.

Ma note 4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

Éditions Points, traduit par François Hirsch, 7 mai 2009, 256 pages

6 commentaires sur “La Route – Cormac McCarthy

  1. Je l’avais abandonné il y a plusieurs années. Peut-être lu trop vite après la sortie du film, peut-être trop dur à ce moment-là, mais il va falloir que je retente l’expérience. 🙂

  2. Je viens de finir de lire ce livre à la suite de ta chronique et j’ai beaucoup aimé. Je trouve que c’est admirable la manière dont l’auteur construit la tension et l’angoisse. Tout est dans l’implicite et c’est sûrement la force du récit. La dernière partie m’a arraché les larmes aux yeux. Tellement d’émotion. Je suis entièrement d’accord avec toi, c’est plus qu’une histoire d’un homme et son fils qui poussent leur caddie, c’est une vraie réflexion sur l’humanité, le bien, le mal, l’espoir….On peut voir cette route comme le chemin de vie. Je pense qu’il y a définitivement plusieurs niveaux de lectures et que l’histoire est riche en symboles et sous-entendus. Merci pour cette découverte!

    1. Oui et je pense qu’il y a autant d’interprétations qu’il y a de lectures ou de relectures, c’est ce qui rend aussi ce roman incroyable !

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